vendredi 18 mai 2018

OUVRIR LES ESPACES
Rencontre avec Hélène Rajcak, illustratrice de Vendredi ou les autres jours. Découvertes et naissance d'un geste, apparitions d'animaux, libération des lieux et des personnages : l'art en libertés


PREMIER GESTE, PIEDS NUS
Je crois que j’ai toujours aimé dessiner et peindre. J’ai une photo de moi à la crèche, pieds nus, debout face à mon chevalet, pinceau à la main, en pleine action de peinture. Je n’ai pas le souvenir de ce moment, ni du premier dessin. Mes souvenirs remontent à l’école maternelle où je me souviens de l’attention que je mettais à dessiner un sapin avec toutes ses épines.
Vue de la maison de Bill, Lettes Bay, Tasmanie, 22 X 15 cm, 2016 ©Hélène Rajcak
Roches, croquis, 11 X 15 cm, 2013 ©Hélène Rajcak

LE MÉTIER DE DESSINER
Très jeune, j’ai pu faire des études artistiques. Dès le lycée, j’ai étudié les arts appliqués à l’école Estienne. J’y ai découvert les métiers du livre : édition, impression, reliure, graphisme, typographie, illustration et gravure. Je me suis spécialisée en gravure, technique qui m’a fait découvrir les subtilités des nuances de noir et de blanc, les qualités d’un trait, l’importance de la matière du papier et de l’encre. J’ai poursuivi mes études en illustration aux Arts Déco de Paris avec l’idée que cette formation me permettrait de faire du dessin, un métier. Une fois diplômée, j’ai commencé à travailler comme illustratrice pour la presse et l’édition jeunesse. En parallèle, a commencé une collaboration avec Damien Laverdunt. Ensemble nous réalisons des livres documentaires, des cahiers d’activités et des albums jeunesse. Ce travail d’auteur en duo qui évolue de livre en livre est riche et permet de se lancer dans des projets difficiles à mener seul.
De retour, gouache sur papier, 12 X 16 cm, 2014 ©Hélène Rajcak

CONVERSATIONS AVEC LES ANIMAUX INVISIBLES
C’est vrai que la plupart des livres réalisés avec Damien traitent principalement des animaux, avec différents points de vue, du documentaire à la fiction. Si les animaux sont bien le sujet, ce qui nous intéresse, c’est d’apporter un regard différent, de tenter de changer le rapport que nous avons aux animaux. Par le documentaire, nous avons abordé la question de la responsabilité de l’homme dans la disparition des espèces, celle de la frontière entre réel et imaginaire et celle de rendre visible des animaux invisibles. A travers les albums, c’est toute une fantaisie et un humour que nous donnons à des animaux très peu représentés dans les livres pour enfants. Il s’agit là aussi de changer le regard sur ce qui nous entoure.
J’ai bien sûr personnellement un intérêt et un attachement pour les animaux que j’aime observer, dessiner, et avec lesquels j’aimerais parfois pouvoir converser.

Chèvre blanche, croquis, 11 X 15 cm, 2015 ©Hélène Rajcak
UNE PORTE VERS L’IMAGINAIRE
La lecture de Vendredi ou les autres jours m’a beaucoup réjouie. J’étais très contente de retrouver Robinson et Vendredi. Le texte m’a rappelé des souvenirs d’enfance quand j’imaginais que, plus grande, je pourrais vivre dans la nature, fabriquer une cabane, me procurer ma nourriture et être très bien organisée hors du monde des humains. Le Robinson de Michel Tournier est seul, et, malgré la rencontre avec Vendredi, il vit une expérience philosophique qui lui fait renoncer à sa vie d’homme « civilisé » pour atteindre la vie au présent. Dans le texte de Gilles Barraqué, Robinson et Vendredi ont déjà passé ce cap et vivent en parfaite harmonie sur leur île « pas si déserte » puisqu’ils ont fréquemment de la visite. Il n’y a donc pas de peur de la solitude, juste une joyeuse vie d’inventions, de jeux, de ruses, de dégustation. Mes illustrations ouvrent les chapitres. Elles doivent interroger et susciter la curiosité du lecteur, se révéler une fois le texte lu et si possible, le faire sourire.
Dans mon travail d’illustration, il me semble important que l’image soit une porte vers l’imaginaire. Cet accès peut prendre des formes très différentes. Des peintures jouant sur d’étonnants jeux de couleur, des images oniriques, des dessins fourmillant de détails et parfois même, des illustrations scientifiques peuvent nous entraîner vers des rêveries, des élucubrations, des mondes inconnus.
La liseuse, gouache sur papier, 12 X 16 cm, 2014 ©Hélène Rajcak


vendredi 11 mai 2018

Quand Pensez-vous ?
Seconde partie de la rencontre avec Gilles Barraqué autour de Vendredi ou les autres jours
© Hélène Rajcak


DÉSORDRE EN COMPAGNIE(S)
On pourrait lire dans ce petit livre un refus du monde, un rejet de l’autre… Nuance : ici, Robinson et Vendredi ne chassent pas l’autre en tant qu’autre. Ils ne rejettent pas le monde, mais un monde et ses vicissitudes. Ils font le choix d’une vie en marge, mais cette marge est perméable : elle fonctionne davantage en filtre qu’en digue – et une marge s’inscrit de fait dans une page, soit dans une aire commune.
Si on décline ce qu’ils rejettent, au gré des intrusions sur île : la barbarie (les cannibales) ; l’intolérance et l’endoctrinement (le missionnaire) ; le pouvoir de l’argent, l’enrichissement (le trésor du pirate) ; le grégarisme, voire le communautarisme (les lions de mer) – bien que ce soit ici plus diffus. Remarques : 1), ils le font sans violence, et le plus souvent par le jeu (pantomime pour les cannibales, détournement du trésor à des fins ludiques, Vendredi qui joue un air de flûte aux lions de mer) ; 2), parmi ces intrus, ils cooptent des partenaires, qu’ils incluent dans leur monde et ses règles (les pirates, acteurs d’un théâtre, et le capitane McClure à la dernière nouvelle – la chanson de marins qui suit n’étant qu’une saynète « bonus »).
Cette nouvelle finale agit justement en correctif relativement à l’idée de refus du monde, de rejet de l’autre. Les compères ont trouvé, avec ravissement, un autre compère. « Le monde n’est pas perdu », en conclut Robinson (donc, ils s’incluent dans le monde, et leur île/bulle est bien perméable). On notera que ledit compère est un militaire, représentant l’ordre établi, a priori peu susceptible d’entrer dans le jeu. S’il y avait une morale (parlons plutôt d’une lecture) : à chacun est laissé la liberté de choisir son rapport au monde, son ordre du monde. Ce choix n’est pas forcément exclusif ; on a aussi la latitude d’être paradoxal et d’évoluer d’un ordre à l’autre (comme McClure).


© Helène Rajcak


AU TEMPS DU ROMAN COMPOSÉ
À la nouvelle d’entame qui pose l’humeur, les personnages et le contexte, répond, en écho, la dernière nouvelle (mêmes circonstances de l’arrivée du bateau anglais). J’ai cherché là un effet de boucle ou de parenthèses.
J’ai aussi installé une stricte alternance des nouvelles sur un mode binaire dehors/dedans : une intrusion dans l’île / une problématique « domestique » (les petites ou grandes affaires de Robinson et Vendredi dans l’île). Ceci pour créer un mouvement interne (au livre) et rompre un éventuel confinement.
Autre aspect « technique » : à l’écriture, j’ai voulu produire un effet de friction entre le narratif et les dialogues, soit, par extension, entre le contexte au sens large et les personnages, qui sont un peu des entremetteurs vis-à-vis du lecteur. Le narratif est un rien classicisant (et distancié), pour s’accorder à la fois au contexte d’époque et à l’inscription littéraire. Les dialogues sont de tonalité familière, plus actuelle, directe, pour combattre la distanciation, le référencement du narratif, et toucher une audience d’aujourd’hui. Mon vœu est qu’au-delà de la légère exigence du texte, un jeune lecteur s’y retrouve, tant dans l’approche ludique que dans la définition des personnages et leur mode d’expression.
Quant au principe d’ensemble, il est aux fils tirés d’une nouvelle à l’autre, à un tissage aéré tout du long. Piocher un élément dans un épisode, l’intégrer un peu plus loin… Dans cette évolutivité, au coup par coup, et par compilation, il y a le bâti lointain d’une trame, l’esquisse d’un mouvement romanesque. Mais, recueil ou roman, la classification de genre n’a pour moi pas d’importance. J’espère seulement que le tout trouve sa cohérence formelle, et qu’il suscite un simple plaisir de lecture, au premier abord, sans qu’il soit nécessaire de décrypter les aspects souterrains, d’entrevoir les soubassements de construction.


© Helène Rajcak

LE GRAND VOYAGE
L’écriture a une vocation de transmission. Si on transmet quelques valeurs, intentionnellement ou non, ce n’est sûrement pas l’essentiel : un livre est avant tout une incitation au grand voyage de la lecture, tous azimuts, un renvoi aux autres livres. Nous, les auteurs, ne faisons que baliser un chemin à l’usage du lecteur promeneur. Quel que soit l’âge de celui-ci, au fond ; mais cette vocation de transmission prend évidemment plus de sens en « jeunesse ».
Sur cette notion de transmission, de lignage, deux mots-clefs : humilité et prétention.
L’humilité ? Celle d’admettre qu’en écrivant, on n’invente jamais rien, ou si peu. Après assimilation, on recompose, et on accommode à sa sauce ce que d’autres ont précédemment composé, recomposé et accommodé. On écrit toujours depuis d’autres livres, au sens temporel et à celui du lieu. Le lignage est seulement plus ou moins patent, perceptible… Pour prendre l’exemple de Robinson, appliqué à des œuvres célèbres : Johann David Wyss (auteur du Robinson suisse), Jules Verne (L’île mystérieuse), William Golding (Sa Majesté des mouches), H. G. Wells (L’île du docteur Moreau), Michael Morpurgo (Le royaume de Kensuké)Tournier ont écrit leur livre depuis celui de Defoe. Ils en apportent chacun une variation, une extension, à des degrés divers.
Quant à la prétention… Il en faut à un petit auteur français, dans sa marge de la littérature « jeunesse », pour décider de s’inscrire dans de tels lignages. « Voici quelle est ma variation de Pinocchio, de La disparition, des Exercices de style, de Robinson, etc. Qu’en pensez-vous ? ». Seules justifications : l’ingénuité, le bon plaisir à l’écriture, la foi dans les rêves et l’absorption dans leur accomplissement.


© Hélène Rajcak


Première partie, La règle du jeu


mercredi 9 mai 2018

PLATS DU JOUR PAR LE CHEF BARRAQUÉ

e au plat
© Gilles Barraqué
ou

Termites confits

« À propos de s’empiffrer, arrête un peu avec les termites, s’il te plaît. J’aimerais qu’il m’en reste quelques-uns. »


Vendredi ou les autres jours
de Gilles Barraqué
Illustrations d'Hélène Rajcak
Collection Polynie

vendredi 4 mai 2018

LA RÈGLE DU JEU
Vendredi et Robinson occuperont, dès le 24 mai, les librairies.
Rencontre avec Gilles Barraqué qui a comme projet littéraire de "continuer à prendre du plaisir à écrire, au gré d’une humeur parfois fantasque" et ainsi, au gré de son humeur vagabonde, de chercher le vertige de l'écriture. Contraintes et littératures, intuitions et respects, différences harmonieuses et monde de l'enfance, sous le prisme du jeu, aujourd'hui comme les autres jours (Première partie)


© Hélène Rajcak


SUIVRE LA PENTE
La genèse de ce texte est le fil d’une pente. Je projetais un recueil de textes courts soumis à une contrainte oulipienne (la variation sémantique d’une formule de conte traditionnel, appliquée aux titres, chaque texte répondant alors à l’évolution de cette formule). Le premier texte pondu fut la nouvelle qui entame ce Vendredi. J’ai aimé l’humeur, la définition de ce petit monde, de ses personnages. Au point que le deuxième, puis le troisième texte développaient ce même monde. J’ai suivi la pente, et décidé que tout le recueil introniserait ce Robinson, ce Vendredi, dans ce contexte. Ne restait plus qu’à réfléchir à la structure, à l’organisation, au mouvement d’ensemble.
À noter que toutes les nouvelles obéissent à la contrainte initiale (ce jeu précis de variation de titres), mais que celle-ci n’apparaît plus – j’ai choisi d’autres titres. Tel quel, le recueil se passait d’un plan supplémentaire oulipien.

Jouer et Écrire, jouer À Écrire, Écrire en jouant
Vendredi ou les autres jours est un petit recueil de jeu et d’humeur.
Sur le jeu : l’intention initiale était donc le jeu de contrainte oulipien, la liberté de création qu’il induisait. Mais plus largement, j’envisage l’écriture fictionnelle comme un jeu. L’auteur y convie le lecteur : jouons à croire à ce qui est écrit. C’est un partenariat, ou comme une distribution de rôles. La relation auteur/lecteur fonde l’écriture. Incidemment, le jeu d’écriture du recueil adopte l’angle spécifique… du jeu ! D’un bout à l’autre, Robinson et Vendredi jouent ensemble, l’un avec l’autre, l’un contre l’autre. Mais il n’est pas question pour eux de passer le temps ; ils ne trompent pas leur ennui : ils définissent une donnée de leur espace-temps, posent le jeu en règle de vie.
Sur l’humeur : je voulais qu’elle soit légère, je visais à un plaisir premier de lecture, au divertissement. Ce qui n’évacue pas un arrière-plan réflexif. Mais on ne peut pas parler là de discours. Le processus de l’écriture est toujours un peu trouble. Dans ce plan réflexif, on navigue entre intentions délibérées, intuitions, laisser-aller (ce qui échappe à l’auteur), et respect de la définition du petit monde installé.
© Hélène Rajcak
TOUS LES Robinson et Vendredi
Le recueil est né de la rencontre de ces deux personnages ou figures.
La première rencontre, c’est bien sûr dans le Robinson Crusoé de Defoe, à l’âge des lectures de préadolescent. Plus tard, Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier, a été l’occurrence de retrouvailles. Robinson est un mythe littéraire, comme Don Quichotte ou Pinocchio – il y en a d’autres, mais ils ne sont pas si nombreux. L’intronisation d’une figure forte et singulière vise à l’emblématique : c’est le rapport à soi-même, au monde, à l’autre, qui est interrogé.
Pour ce Vendredi, la référence serait plutôt le Tournier que le Defoe. Tournier a exploré le rapport à l’autre, la coexistence dans les conditions d’isolement dans l’île. Il s’agit de la recomposition d’une société – dès lors que deux individus sont confrontés. C’est plus intéressant que le strict rapport à la solitude.
Par ailleurs, le fait que l’un soit Noir et l’autre Blanc n’est sûrement pas neutre – leur différence d’âge ne l’est pas non plus. Dans mon Vendredi, il est question d’une harmonie trouvée, cultivée, mais pas dans une fusion béate, et pas en niant la différence. L’autre reste un autre, avec son identité. Trouver un agrément dans la coexistence ne va pas de soi. Ça passe par la confrontation, et l’institution de règles – qui subissent parfois quelques entorses… En l’occurrence, Robinson et Vendredi transposent la confrontation par le jeu. Au final, ils posent et partagent un modus vivendi, presque un art de vivre, sans que soit établi un rapport de domination.
© Hélène Rajcak
RÈGLES ET ENTORSES
Robinson et Vendredi jouent, mangent, mentent… et ils boivent, et ils fument. Résolument transgressif. Ils privilégient un plaisir premier et cependant codifié (la cuisine, la musique, les jeux…).
C’est bien sûr une image du monde de l’enfance. Les projections imaginaires, le refus de la continence, l’assouvissement dans l’instant, la transposition par le jeu en sont des composantes. À noter que le jeu n’a pas qu’une vertu de divertissement ; il recouvre aussi une gravité. Les enfants s’engagent gravement et entièrement dans le jeu. Ils en sortent avec légèreté, ayant, comme une grâce, la conscience innée de la fugacité.


© Hélène Rajcak
A suivre, la seconde partie de l'entretien, Qu'en pensez-vous ?


Vendredi ou les autres jours
Gilles Barraqué, illustrations d'Hélène Rajcak
Collection Polynie

mardi 1 mai 2018

Un mardi (1er mai)


— Dis, je t’échange ma corvée de couture contre une corvée de ton choix, sauf celle de la vaisselle à la rivière.


Vendredi ou les autres jours
Gilles Barraqué, illustrations d’Hélène Rajcak
En librairie le 24 mai